Tom Clancy’s, ou le multivers d’Ubisoft


Chroniques / mardi, juillet 24th, 2018

Les amateurs de jeux vidéo ont déjà vu son nom au moins une fois, sans pour autant savoir qui il fut vraiment. Le fameux Tom Clancy est en réalité un auteur influent dans le genre du roman d’espionnage, et plus particulièrement du technothriller. Depuis 1999, Ubisoft sème le nom de ce romancier sur plusieurs licences, mais dans quel but au juste ?

Copyright

Utiliser un patronyme connu dans le titre d’un jeu vidéo est relativement fréquent. Ainsi, le nom de Civilization est lié à Sid Meier, et ce, même qu’il ne travaille plus directement sur la franchise depuis longtemps. Colin McRae Rally porte explicitement le nom du célèbre coureur de rallye. Si depuis la licence a abandonné cette appellation, c’est seulement parce que le pilote est décédé en 2007. Et encore, il aura fallu Dirt 3, sorti en 2011 pour que le nom soit effacé.

Par ailleurs, utiliser un patronyme connu revient fréquemment en ce qui concerne les jeux de sports. Tiger Wood, Yannick Noah et même David Douillet ont eu le droit à leur propre jeu. Le cas est d’ailleurs monnaie courante entre les années 80 et 90, notamment dans la culture américaine. On ne compte pas le nombre d’entraîneur, de joueur de foot américain ou de baseball cité expressément.

Concentré de célébrité

Pour la plupart de ces jeux, on est loin des FIFA, Top Spin, etc. Ici, l’objectif est surtout réduit à la personne inscrite sur la boîte. L’intérêt n’est pas de jouer avec toutes les équipes, sportifs du monde, mais de faire ou de refaire la carrière d’une personne. Vivre la vie de quelqu’un d’autre en somme.

Évidemment, cela ne s’applique clairement pas à Tom Clancy ou même à Sid Meier. Leur nom est tout d’abord un argument d’autorité. C’est un peu comme apposer la mention « par le réalisateur de ». L’objectif est donc d’attirer une certaine cible, qui connait déjà la personne en question. Pour Sid Meier c’est un véritable coup de poker. C’est Robin Williams lui même qui a proposé de stariser le développeur, au détour d’une conversation sur Sid Meier’s Pirates !. Ainsi, de nombreux joueurs se demandèrent qui était ce fameux Sid Meier. Utiliser Tom Clancy, c’est naturellement viser les lecteurs de littérature moderne, mais également beaucoup de spectateurs. En effet, les années 90 voient l’arrivée de 5 films inspirés des écrits du romancier. En plaçant le nom de Tom Clancy devant le premier Rainbow Six, Ubisoft tente ainsi d’attirer trois cibles différentes.

Un univers timide

S’il est clair que l’objectif était uniquement celui-ci pendant un temps, Ubisoft a peu à peu réfléchi à une nouvelle stratégie, en lorgnant justement… sur celle de Tom Clancy. L’écrivain a créé une sorte de personnage increvable et touche à tout, un peu à l’image de James Bond. Jack Ryan sert ainsi de fil rouge dans la plupart des livres du romancier, permettant de ne pas repartir de zéro à chaque fois avec un nouveau personnage et donc un background à connaitre. Il est un véritable point d’ancrage à tous lecteurs un tant soit peu assidus de la série.

Ubisoft a tout d’abord développé ses licences estampillées Tom Clancy’s comme tout gros éditeur l’aurait fait. Il a fallu attendre la fin des années 2000, et notamment 2008 pour qu’émerge la nouvelle volonté d’Ubisoft. Maintenant que toutes ses licences ont suffisamment été continuées et qu’une (faible) mythologie s’est créée, l’éditeur va révéler implicitement que tous ses jeux sont issus du même univers. Cela parait logique, en raison du Tom Clancy’s apposé sur chaque boîte, mais le concept est assez rare pour être souligné. En 2008 donc, sort Endwar, un jeu de stratégie en temps réel où Empire soviétique remaniée, États-Unis et Europe se font la guerre. Ce qui nous interpelle ici, ce sont les références que les développeurs ont semées un peu partout. À commencer par le général Scott Mitchell et le colonel Marcus Brown. Deux noms déjà vus chez Ghost Recon. Un an après, ces fameuses unités Ghost font leur apparition dans Hawx, et vice-versa dans Ghost Recon Future Soldier.

Petit à petit, et de manière on ne peut plus implicite, toutes ses licences tissent des liens entre elles. Enfin… cela aura duré quatre ans. Car après Future Soldier, cette étrange politique s’éteint.

endwar scott mitchel

Vers un phœnix ?

Du moins c’est ce que l’on croyait. Car à travers Hawx 2, The Division et Rainbow Six Siege, les références sont inexistantes. Cependant, le dernier Ghost Recon Wildlands retente le concept, et de manière plus intéressante. En effet, jusque là, il ne s’agissait que de simples renvoi, mais avec les deux Opérations Spéciales de Wildlands (des contenus gratuits à télécharger), Ubisoft tente d’aller plus loin. On y croise (et croisera) les personnages de Sam Fischer, Twitch et Caveira, venant respectivement de Splinter Cell et Rainbow Six Siege. Encore une fois, on peut tout d’abord penser à un argument de vente, avec divers objets de customisation à l’appui. Pourtant, pour la première fois Ubisoft tente de créer un véritable mini-scénario, preuve en est que l’éditeur veut aller plus loin dans son concept. Mais vers quoi au juste ?

Depuis la fin des années 2000, un phénomène a complètement transformé le paysage cinématographique. Le déferlement des superhéros a ainsi modernisé le concept de multivers. Ce terme, d’abord utilisé pour les comics, tend à réunir tous les personnages, lieux, objets, etc. d’une seule et même grande famille (ici Marvel et DC) afin de les faire réagir entre eux, pour le bonheur des fans, certes, mais également pour créer de possibles histoires, plus profondes. On pense notamment à Civil War (les comics, pas le film) et Injustice (les comics, pas le jeu). Si Ubisoft n’avait sans doute pas prévu l’hégémonie de ce nouveau modèle cinématographique, cela continue parfaitement ce que l’éditeur avait entrepris il y a quelques années.

To the (theoric) future

Aller vers un multivers demandera certes du temps, et du travail, notamment d’écriture, pour mieux développer les personnages centraux de ces licences et leurs liens. Il faudra également dépoussiérer les crises diplomatiques à la Tom Clancy, qui commencent sérieusement à être répétitives et donc inintéressantes. Mais en faisant ce travail, Ubisoft pourrait nous proposer le premier réel multivers vidéoludique avec à terme toutes ses licences Tom Clancy’s qui s’entrechoqueraient à travers un seul et même grand scénario. Chaque épisode, chaque jeu développerait le grand canevas politique jusqu’à l’élimination du problème.

Bien sûr, il s’agit là d’une théorie presque utopique, car cela demanderait, on l’a dit, un gros travail en amont, mais également un modèle financier solide. Sortir ses jeux un à un, presque coup sur coup est un pari risqué, surtout pour Ubisoft, qui est partisan du Game As Service. Cependant, cela permettrait d’attirer les fans d’une licence vers une autre. L’entreprise française n’ira sans doute pas jusque là, mais on peut en revanche tabler sur des liens plus solides entre chacune de ses licences. Même décédé Tom Clancy continuera encore à écrire…

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